LA CAF DOIT CESSER DE SUIVRE… ET COMMENCER À DÉVELOPPER L’AFRIQUE (Par Mamadou DJIGO)

L’Afrique compte aujourd’hui 1,55 milliard d’habitants. Dans 25 ans, elle en comptera 2,4 milliards, répartis sur 54 pays. Cette croissance démographique fulgurante n’est ni une fatalité ni un fardeau : elle constitue l’un des plus grands atouts stratégiques du continent, à condition d’être pensée, organisée et transformée en valeur économique.

Dans ce contexte, une question mérite d’être posée sans détour :

et si la Confédération africaine de football (CAF) devenait un acteur structurant du développement du coton, des peaux et cuirs et de l’industrialisation en Afrique ?

 

LE FOOTBALL AFRICAIN : UN LEVIER SOUS-EXPLOITÉ

Le football constitue aujourd’hui le premier langage commun des Africains, un espace symbolique partagé qui transcende les frontières nationales, les appartenances culturelles, les générations et les classes sociales. Aucune autre activité économique ou institutionnelle ne bénéficie d’un tel niveau d’adhésion populaire et de visibilité continentale. À travers ses compétitions, la Confédération africaine de football (CAF) mobilise des centaines de millions de spectateurs, génère des flux financiers significatifs et exerce une capacité d’influence sans équivalent en Afrique.

Pourtant, cette puissance demeure largement confinée à la sphère de l’événementiel sportif. Elle alimente l’émotion collective, la notoriété internationale et les droits médiatiques, mais reste insuffisamment connectée aux dynamiques de l’économie réelle. Or, le football offre un potentiel structurant bien plus large : il peut devenir un moteur de création massive d’emplois, un levier de structuration de filières locales et un accélérateur de transformation industrielle.

En articulant plus étroitement ses activités avec l’agriculture, l’élevage et l’industrie manufacturière, la CAF pourrait contribuer à la montée en gamme des productions africaines, favoriser l’émergence de chaînes de valeur continentales et transformer une passion populaire en outil durable de développement économique. Le football ne serait alors plus seulement un spectacle, mais un vecteur stratégique de production, d’investissement et de souveraineté économique pour l’Afrique.

 

LE COTON AFRICAIN POUR HABILLER LE FOOTBALL AFRICAIN

L’Afrique est l’un des grands bassins mondiaux de production de coton, avec plusieurs pays au cœur de cette filière stratégique. Malgré cette richesse naturelle, la majeure partie du coton africain est exportée à l’état brut, puis réimportée sous forme de textiles et de maillots fabriqués hors du continent, une aberration économique coûteuse en emplois et en valeur ajoutée locale. Par exemple, lors de la campagne 2023-2024, le Mali a produit environ 690 000 tonnes de coton, suivi du Bénin avec environ 600 000 tonnes, des chiffres qui reflètent l’importance de ces pays dans la production continentale. D’autres acteurs comme le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, la Tanzanie, le Nigeria, l’Égypte, le Tchad, le Sénégal… contribuent aussi significativement à l’approvisionnement en coton africain.

Aujourd’hui, ce coton est souvent transformé ailleurs, privant les économies africaines de chaînes de valeur essentielles. La Confédération africaine de football (CAF), en tant que plateforme d’influence continentale unique, pourrait changer la donne en s’engageant politiquement et économiquement dans cette transformation stratégique :

– Subventionner la culture du coton dans les principaux bassins cotonniers.

– Favoriser des contrats continentaux exigeant l’utilisation de coton africain dans tous les maillots et équipements officiels.

– Soutenir la création et l’expansion d’unités de filature, de tissage et de confection locales, du coton brut au textile fini.

– Produire des maillots officiels « Made in Africa » pour les équipes nationales, les clubs et les compétitions sous l’égide de la CAF.

Une telle politique générerait des retombées économiques massives : création de millions d’emplois agricoles, industriels et commerciaux, stabilisation des revenus ruraux, réduction des importations textiles, et bâtiment d’une souveraineté textile continentale au service du sport et au-delà. Ainsi, plutôt que de simplement consommer le coton africain sous forme d’importations, l’Afrique peut habiller son football avec sa propre fibre, une démarche qui lie symboliquement et concrètement sport, économie et développement industriel.

 

LES PEAUX ET CUIRS AFRICAINS POUR FABRIQUER LES BALLONS ET CHAUSSER LE FOOTBALL AFRICAIN

L’Afrique dispose de l’un des cheptels les plus importants au monde, notamment bovin, ovin et caprin. Les principaux pays d’élevage se situent en Afrique de l’Est et au Sahel, avec en tête l’Éthiopie, le Soudan, le Nigeria, le Tchad, le Niger, le Mali, le Kenya et la Tanzanie, auxquels s’ajoutent le Maroc, l’Algérie et l’Afrique du Sud. Cette base pastorale constitue un avantage comparatif majeur pour le continent.

Parallèlement, plusieurs pays se sont affirmés comme producteurs de peaux et cuirs, parfois indépendamment de la taille de leur cheptel, grâce à des réseaux de collecte, d’abattage et de première transformation. C’est notamment le cas de l’Éthiopie (référence continentale du cuir), du Maroc, de l’Égypte, de la Tunisie, de l’Afrique du Sud, mais aussi du Sénégal, reconnu comme pays producteur de peaux, notamment ovines et caprines, largement utilisées dans les filières artisanales et industrielles.

Malgré ce potentiel, la transformation reste limitée et insuffisamment industrialisée. Or, le football constitue un débouché naturel pour ces matières premières : cuir pour les ballons, chaussures, équipements sportifs et accessoires techniques. En mobilisant son pouvoir d’influence, la Confédération africaine de football (CAF) pourrait encourager la modernisation des abattoirs, la mise à niveau des tanneries, et la transformation locale des peaux, jusqu’à la fabrication de ballons et équipements sportifs africains conformes aux normes internationales.

Une telle stratégie permettrait une meilleure valorisation de l’élevage, une industrialisation des territoires ruraux, une montée en compétence technique et l’exportation de produits finis à forte valeur ajoutée. Le cuir africain, passerait ainsi du statut de sous-produit agricole à celui de pilier d’une industrie sportive continentale.

 

Aujourd’hui, la quasi-totalité des maillots, ballons, chaussures et équipements d’entraînement utilisés en Afrique est importée. Cette dépendance structurelle entraîne une fuite annuelle de plusieurs milliards de dollars, tout en privant le continent d’emplois industriels, de compétences techniques et de valeur ajoutée locale. Or, avec 2,4 milliards d’habitants attendus à l’horizon 2050, l’Afrique est appelée à devenir le plus grand marché sportif mondial, tant en consommation qu’en pratique.

Dans ce contexte, la Confédération africaine de football (CAF) dispose d’un levier unique pour catalyser l’émergence d’une industrie sportive continentale intégrée. Sans se substituer aux États ni aux acteurs privés, elle peut structurer l’écosystème par des instruments ciblés et efficaces.

Un premier axe consiste à soutenir la création de zones industrielles sportives régionales, spécialisées selon les avantages comparatifs : textile sportif en Afrique de l’Ouest et du Nord, cuir et équipements en Afrique de l’Est et au Sahel, assemblage et logistique dans les grands hubs portuaires. Ces zones permettraient des économies d’échelle, une mutualisation des infrastructures et une intégration transfrontalière des chaînes de valeur.

La CAF pourrait également jouer un rôle clé dans la structuration de partenariats public-privé (PPP), en facilitant la rencontre entre États, investisseurs, équipementiers africains et internationaux. La garantie d’une demande régulière et prévisible, maillots officiels, compétitions continentales, sélections nationales et tournois de jeunes, constitue un puissant levier de sécurisation de l’investissement industriel.

Sur le plan des marchés, la réservation d’une part progressive des commandes CAF à des producteurs africains certifiés permettrait de créer un effet d’entraînement immédiat, sans rupture brutale. Ce dispositif pourrait être accompagné d’un label CAF “Made in Africa”, fondé sur des critères clairs de qualité, de transformation locale et de conformité aux normes internationales.

des instruments financiers dédiés (fonds sectoriels sport-industrie, garanties de commande, financements concessionnels via la BAD et les banques régionales),

des programmes de formation technique pour les jeunes (textile, cuir, design sportif, maintenance industrielle),

des dispositifs d’innovation et de recherche appliquée, notamment sur les matériaux durables et les équipements adaptés aux climats africains.

Il ne s’agit pas de détourner la CAF de sa mission sportive, mais de l’élargir intelligemment, à l’image d’autres organisations sportives internationales qui ont su articuler sport, industrie et développement territorial. Le football africain peut ainsi devenir un vecteur transversal : il nourrit l’agriculture, dynamise l’élevage, structure l’industrie, forme la jeunesse et renforce l’intégration économique continentale, en cohérence avec la ZLECAf.

L’Afrique ne manque ni de terres, ni de bras, ni de talents, ni de marché. Ce qui fait encore défaut, ce sont des chaînes de valeur intégrées et des visions audacieuses capables de relier les ressources à la demande. Faire de la CAF un acteur du développement agricole, de l’élevage et de l’industrie sportive, c’est transformer la passion du football en puissance économique durable, et la ferveur populaire en prospérité partagée.

 

Mamadou DJIGO

Administrateur du Bureau d’études T&D

Ingénieur Aménageur de Territoires

Développeur de Territoires

Géostratège

Ancien Dg de l’ANAT

Ancien arbitre officiel de football

 

 

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